J'adhère assez aux idées véhiculées par ce texte. J'aimerais qu'il ne reste pas à l'état de voeu pieu mais soit repris et mis en oeuvre par un candidat en 2007
François Miterrand a écrit :
François Mitterrand
Strasbourg, 17 janvier 1995
Extraits du discours prononcé par M. François Mitterrand, président de la République, à l’occasion de la présentation du programme de la présidence française de l’Union européenne au Parlement européen.
Faire vivre l’Europe sociale
Vous qui êtes les élus des peuples européens, vous savez que la construction de cette Europe-là ne sera possible que par l’adhésion réelle des citoyens eux-mêmes.
L’une des difficultés principales que nous avons rencontrée pour obtenir l’accord de nos concitoyens, lors de la ratification du traité de Maastricht, était due à l’effet de surprise. Un certain nombre de gens informés, qui voyagent, qui ont des contacts avec l’étranger, ou bien la partie du public qui lit, qui s’informe, qui étudie, était acquise à l’Europe. On s’était peut-être un peu trop reposé là-dessus ; le peuple, dans ses profondeurs, était pour mais ignorait les conditions nécessaires pour y parvenir, lesquelles conditions pouvaient paraître contraignantes.
Depuis l’origine de la Communauté, j’ai défendu, comme beaucoup d’entre vous, l’idée que nous devions construire une Europe sociale : le Fonds social européen, l’Espace social européen, la Charte sociale, l’accord sur la politique sociale annexé au traité de l’Union européenne, la prise en compte des normes sociales dans la préférence européenne sont autant d’avancées, même si je ne cacherai pas qu’à Maastricht j’aurais préféré qu’on allât plus loin et que l’on reprît, dans le traité la totalité de la charte sociale.
Ne nous y trompons pas. Les marchés ne sont que des moyens, des mécanismes dominés, trop souvent, par la loi du plus fort ; des mécanismes qui peuvent engendrer l’injustice, l’exclusion, la dépendance si des contrepoids nécessaires n’y sont pas apportés par ceux qui peuvent s’appuyer sur la légitimité démocratique.
À côté des marchés, il y a place pour les activités économiques et sociales fondées sur la solidarité, la coopération, l’association, la mutualité, l’intérêt général... bref, le service public. Or, aujourd’hui, si nous avons tracé le contour de l’Europe sociale, il n’y a pas de contenu. N’est-ce pas une œuvre exaltante, passionnante que de donner un contenu social à l’Europe ? N’est-ce pas le travail des mois et des années prochains ? Je regarderai, de l’extérieur à ce moment-là, les avancées sociales, et je me réjouirai chaque fois que je verrai ensemble des représentants européens s’associer au-delà de leurs divisions naturelles et de leurs opinions diverses pour que l’Europe à construire ne soit pas qu’un jeu de Meccano mais soit l’œuvre puissante d’hommes qui construisent leur histoire.
Or, aujourd’hui, c’est un peu difficile. Et je souhaite qu’en liaison avec les partenaires sociaux, nous prenions des initiatives dans les domaines de la formation, de l’éducation de l’organisation du travail, de la lutte contre les exclusions. Rien ne se fera vraiment si les partenaires sociaux ne trouvent pas la place qui doit être la leur dans la construction de l’Europe.
Dans cet esprit, la présidence française prépare, en concertation avec les États membres et les organisations syndicales et professionnelles, une conférence en vue de rénover le dialogue social. L’accord sur la politique sociale, annexé au traité de Maastricht, prévoyait que le dialogue entre partenaires sociaux pourrait déboucher sur des accords européens. Je pense que le temps est venu, pour les uns et pour les autres, d’envisager la négociation de contrats sociaux européens qui préfigureront un nouveau droit social.
Le travail effectué par le président Delors et par la Commission, avec les organisations sociales et professionnelles, sera, à cet égard, fort utile. Et l’un des premiers thèmes de négociation pourrait être l’exploration des propositions du Livre blanc – c’est déjà un document connu – tendant à l’organisation de la formation tout au long de la vie.
Qu’il me soit également permis, Mesdames et Messieurs, de mettre l’accent sur la dimension sociale des échanges afin de rappeler la nécessité de bâtir les relations économiques internationales sur le respect des droits fondamentaux des travailleurs, dans certaines sociétés des femmes, presque partout des enfants, des organisations sociales, professionnelles, des prisonniers. Nous avons progressé sur cette voie au sein de l’Europe, et grâce au président Clinton, avec les États-Unis d’Amérique. Mon souhait serait que tous les pays européens puissent parler d’une seule voix, notamment au sein de l’Organisation internationale du travail ou de la nouvelle Organisation mondiale du commerce, en s’inspirant des textes qui existent et en particulier du rapport que vous avez adopté. Voilà une base de travail et de réflexion. Ce n’est pas la peine de l’inventer, c’est fait ! Ce travail vous l’avez accompli. Eh bien avançons, maintenant ! En tout cas, la France proposera un mémorandum dans ce sens.
Enfin, il me semble indispensable que le monde social apporte sa contribution aux réflexions en cours sur le fonctionnement de l’Union.
L’Europe des citoyens
L’Europe, ai-je dit, doit rencontrer l’adhésion des citoyens. Les grands espaces ouverts peuvent engendrer un sentiment d’angoisse. Et il faut prendre garde à ne pas laisser s’installer chez nos concitoyens une sorte de refus de l’autre, de refus de l’étranger ou bien une sorte d’agoraphobie européenne. Elle existe. Pour éviter cela, donnons plein effet aux dispositions prévues dans le traité sur l’Union européenne. Et, il nous faut bien le constater, ce n’est pas encore le cas ! Je ne méconnais pas le caractère délicat des problèmes traités, des précautions à prendre pour s’assurer qu’une action européenne ne serait pas moins efficace que les actions nationales. Le soin avec lequel on se doit de préserver les libertés de l’individu et les règles protectrices de droit ne doivent pas être un frein pour la création de l’Europe.
Nos concitoyens attendent beaucoup de nous, croyez-moi, dans tous ces domaines, même s’ils sont souvent en état de crainte ou de méfiance. Et c’est pourquoi il convient de veiller – nous le ferons, nous, avec le Premier ministre de la République française, les ministres français en charge de ces affaires – à ce que notre présidence fasse avancer plusieurs dossiers importants. Je pense d’abord – et je n’insisterai pas puisque la France était un acteur du débat – à la convention créant Europol. Il faut qu’elle soit conclue rapidement, et que soit mis en place l’organisme prévu.
Ainsi l’avons-nous décidé à Essen. On ne peut pas retarder éternellement les décisions pour des raisons de bon sens, mais qui tendraient à se substituer à la règle générale qui veut que nous avancions en commun, en particulier pour la sécurité.
[…]
Cette Europe a besoin de s’incarner dans autre chose que des bilans économiques et des tonnages de fret. Dirais-je, mais je ne veux pas enfler mon langage, qu’elle a besoin d’une âme ? Qu’elle exprime sa culture, sa façon de penser, les structures de nos cerveaux, le fruit des siècles de civilisation dont nous sommes les héritiers. Elles sont riches et diverses, les expressions de notre génie protéiforme et nous pouvons faire partager au monde tout entier (comme par le passé), mais sans vouloir les imposer (ce qui changerait un peu du passé), nos idées, nos rêves et, dans ce qu’elles ont de bon, nos passions.
[…] II faut que les Européens aiment l’Europe. Pourquoi aiment-ils leur patrie ? Parce que c’est leur foyer et c’est leur horizon, leur paysage, c’est leurs amis, c’est leur identité. Si tout cela devait manquer à l’Europe, et bien il n’y aurait pas d’Europe. Or nous sentons bien qu’elle est au bout de notre main si nous savons l’avancer avec assez d’audace, mais parfois aussi de prudence. Je le répète, l’image n’est pas naturellement le seul terrain de construction de l’Europe des cultures. Afin de fortifier notre approche, redécouvrons les lieux et les objets de nos mémoires communes. Je souhaite que soit conçu et mis en œuvre un vaste projet de développement de ces lieux de mémoire européens.
Enseignons également l’Europe. Apprenons la à nos enfants. Que l’école les prépare à devenir des citoyens, qu’elle développe l’enseignement de l’histoire, de la géographie et des cultures du continent. Mettons l’accent sur les jumelages scolaires, universitaires, sur les échanges d’élèves et d’étudiants. Insistons sur le plurilinguisme. La France présentera à cet effet le projet d’une convention intergouvernementale sur l’apprentissage de deux langues étrangères. De même, développons nos efforts en faveur de la traduction des œuvres. J’ai toujours remarqué que les Français, mes compatriotes, se plaignaient que leurs grands auteurs fussent si peu traduits dans les pays de l’Europe centrale et orientale alors qu’en réalité, c’était nous Français qui ne traduisions pas leurs oeuvres, et que nous nous plaignons d’un mal dont nous étions nous mêmes responsables.
Car l’Europe des cultures, c’est l’Europe tout entière et s’il est un domaine où la distinction entre l’Europe de l’Union et l’Europe de l’Est n’a aucun sens c’est bien celui-là. C’est pourquoi je me permets de faire devant vous deux propositions. La première modeste mais concrète, peut être appliquée sans délai. Élargissons à l’ensemble des pays européens les manifestations européennes emblématiques de l’Europe des quinze : prix littéraires, prix de traduction, orchestres des jeunes, capitale européenne de la culture, la liste est plus longue. La seconde est plus ambitieuse. L’Union devrait, selon moi, prendre une grande initiative pour aider nos voisins de l’Est à réparer dans le domaine de la culture, notamment, les effets de l’isolement dans lequel ils ont vécu pendant un demi-siècle. Une fondation ou une agence européennes de la culture pourrait concevoir avec des moyens significatifs un programme original de coopération avec ces pays pour la sauvegarde de leurs patrimoines, la rénovation de leurs bibliothèques, de leurs musées, la reconstitution de leur capacité de production et de diffusion audiovisuelles, l’essor de la création et le spectacle vivant. Ils sont riches de créateurs ; l’instrument s’est brisé dans leurs mains, mais pas par leur faute, simplement par la domination de plus puissants qui ne se sont pas intéressés à ces choses. À nous de leur venir en aide le temps qu’il faudra. Ensuite faites leur confiance, ils se développeront très bien eux-mêmes et nous n’avons aucune leçon à leur donner, mais nous avons à en tenir. C’est par là que nous démontrerons que loin d’effacer l’identité culturelle des nations la construction européenne cherche à les affirmer.
L’Europe des cultures, Mesdames et Messieurs, c’est l’Europe des nations contre celle des nationalismes.
Le traité sur l’Union européenne a prévu une politique étrangère et de sécurité commune. C’est une grande ambition, un objectif qui peut paraître à certains irréalisable, en tout cas de très longue haleine, qui exigera un persévérant effort mais après tout il nous a fallu une génération pour que soit réalisé le grand marché des biens, des services et des capitaux. II ne sera peut-être pas plus aisé d’harmoniser des intérêts politiques qui ont été fabriqués par des siècles et des siècles de combats militaires, d’influences diplomatiques, culturelles, d’inimitiés, parfois de haine entre nos peuples. Et pourtant il faudra bien le faire.[…]